lundi 2 février 2009

Merveilleux et fantastique

"Approche du genre : la distinction entre merveilleux (du latin mirabilia, choses admirables) et fantastique (du grec phantasia, imagination) tient au statut différent du personnage à l'égard d'événements qui, dans les deux cas, relèvent du surnaturel. Dans le merveilleux, une cohérence parfaite s'installe entre le personnage et l'univers dans lequel il évolue, alors que dans le fantastique, le personnage est terrifié par l'apparition de phénomènes qu'il perçoit comme étranges. Quand le merveilleux propose au lecteur un monde féerique où rien ne doit l'étonner, le registre fantastique le laisse dans une perpétuelle hésitation : doit-il reconnaître l'évidence du phénomène surnaturel ou se conforter dans son rationalisme ?"
D'après Magister

lexique du fantastique

Vampire
Loup garou
Chimère
Ectoplasme
Spectre
Goule
Spiritisme
Fantôme
Gorgones
Double
Médue - méduser
...

Définition du fantaqtique

Du grec phantasia = imagination

"Le fantastique est un genre littéraire fondé sur la fiction, racontant l’intrusion du surnaturel dans un cadre réaliste, autrement dit l’apparition de faits inexpliqués et théoriquement inexplicables dans un contexte connu du lecteur, ressemblant au merveilleux mais différent tout de même.

Selon le théoricien de la littérature Tzvetan Todorov, le fantastique ne serait présent que dans l’hésitation entre l'acceptation du surnaturel en tant que tel et une tentative d’explication rationnelle. En cela, le fantastique est situé entre les genres du merveilleux (et son incarnation contemporaine, la fantasy), dans lequel le surnaturel est accepté et justifié car le cadre est imaginaire et irréaliste, et de l’étrange, dans lequel les faits apparemment surnaturels sont expliqués et acceptés comme normaux. Contrairement à ces deux genres, dans le fantastique, le héros, comme le lecteur, a presque systématiquement une réaction de refus des faits surnaturels qui surviennent. Cette réaction de refus peut être mêlée de doute, de rejet et/ou de peur.


Cette définition plaçant le fantastique à la frontière de l'étrange et du merveilleux est généralement acceptée, mais a fait l'objet de nombreuses controverses, telle que celle menée par Stanislas Lem.

Le fantastique est très souvent lié à une atmosphère particulière, une sorte de crispation due à la rencontre de l’impossible. La peur est souvent présente, que ce soit chez le héros ou dans une volonté de l’auteur de provoquer l’angoisse chez le lecteur ; néanmoins ce n’est pas une condition sine qua non du fantastique.

Par extension, le fantastique indique également un genre cinématographique dont la signification est sensiblement la même (voir article cinéma fantastique)." D'après Wiképia

Le chevalier double

Qui rend donc la blonde Edwige si triste ? que fait-elle assise à l’écart, le menton dans sa main et le coude au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle que la statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau ?
Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue, une seule, mais qui ne tarit jamais ; comme cette goutte d’eau qui suinte des voûtes du rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme, en tombant sans relâche de ses yeux sur son cœur, l’a percé et traversé à jour.

Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux Sauveur ? doutez-vous de l’indulgence de la très sainte Vierge Marie ? Pourquoi portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes et des Willis ? Vous allez être mère ; c’était votre plus cher vœu ; votre noble époux, le comte Lodbrog, a promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or fin à l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.

Hélas ! hélas ! la pauvre Edwige a le cœur percé des sept glaives de la douleur ; un terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelque mois, un étranger est venu au château ; il faisait un terrible temps cette nuit-là : les tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la vitre comme un importun qui veut entrer.

L’étranger était beau comme un ange, mais comme un ange tombé ; il souriait doucement et regardait doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce scélérate, une langueur perfide comme celle du tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements ; il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.

Cet étranger était un maître chanteur ; son teint bruni montrait qu’il avait vu d’autres cieux ; il disait venir du fond de la Bohême, et demandait l’hospitalité pour cette nuit-là seulement.

Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore d’autres nuits, car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le vieux château s’agitait sur ses fondements comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.

Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies qui troublaient le cœur et donnaient des idées furieuses ; tout le temps qu’il chantait, un corbeau noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son épaule ; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et semblait applaudir en secouant ses ailes. — Edwige pâlissait, pâlissait comme les lis du clair de lune ; Edwige rougissait, rougissait comme les roses de l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil, languissante, à demi morte, enivrée comme si elle avait respiré le parfum fatal de ces fleurs qui font mourir.

Enfin le maître chanteur put partir ; un petit sourire bleu venait de dérider la face du ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans l’angle de la fenêtre.

Edwige est mère ; elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil. — Le vieux comte Lodbrog a commandé au fondeur l’autel d’argent massif, et il a donné mille pièces d’or à l’orfèvre dans une bourse de peau de renne pour fabriquer le ciboire ; il sera large et lourd, et tiendra une grande mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu’il est un bon buveur.

L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de l’étranger : sa mère l’a bien vu. Ah ! pauvre Edwige ! pourquoi avez-vous tant regardé l’étranger avec sa harpe et son corbeau ?…

Le chapelain ondoie l’enfant ; — on lui donne le nom d’Oluf, un bien beau nom ! — Le mire monte sur la plus haute tour pour lui tirer l’horoscope.

Le temps était clair et froid : comme une mâchoire de loup cervier aux dents aiguës et blanches, une découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le bord de la robe du ciel ; les étoiles larges et pâles brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des soleils d’argent.

Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour et la minute ; il fait de longs calculs en encre rouge sur un long parchemin tout constellé de signes cabalistiques ; il rentre dans son cabinet, et remonte sur la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses supputations, son thème de nativité est juste comme un trébuchet à peser les pierres fines ; cependant il recommence : il n’a pas fait d’erreur.

Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et une rouge, verte comme l’espérance, rouge comme l’enfer ; l’une favorable, l’autre désastreuse. Cela s’est-il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double ?

Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage :

« Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils : l’une bonne, l’autre mauvaise ; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est soumis à un double ascendant ; il sera très heureux ou très malheureux, je ne sais lequel ; peut-être tous les deux à la fois. »

Le comte Lodbrog répondit au mire : « L’étoile verte l’emportera. » Mais Edwige craignait dans son cœur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.

De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard de tigre, au charmant sourire de vipère. Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son cœur, sur son cœur percé à jour.

Le jeune Oluf est un enfant bien étrange : on dirait qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent ; un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le visage de sa gouvernante.

Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu’Oluf fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf est un petit drôle insupportable : tantôt il pleure, tantôt il rit ; il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme ; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la plus absolue ; quoiqu’il soit seul, il paraît converser avec un interlocuteur invisible ! Quand on lui demande la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente.

Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus inexplicable ; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une expression embarrassante ; il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la race du Nord ; mais sous son front blanc comme la neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières orangées un œil aux longs cils noirs, un œil de jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.

Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années ! Edwige repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.

Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans aujourd’hui. Il est très adroit à tous les exercices ; nul ne tire mieux l’arc que lui ; il refend la flèche qui vient de se planter en tremblant dans le cœur du but ; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages.

Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille ; mais aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve de la haine ; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous dit : « Ô blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les glaces du pôle ; prunelles de clair de lune ; joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale ! » Et l’autre jour il s’écriait : « Ô filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange ! cœurs de flamme dans des poitrines de bronze ! » Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.

Hélas ! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous ; son cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.

Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla ! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants ?

Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer ; il lui dit de seller son cheval.

« Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des sapins ; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à l’agonie ?

— Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau, je passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre. »

Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en forme de poivrière, se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.

Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne ; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre ; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface ; un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l’enveloppe et le suit ; on dirait qu’il galope dans un nuage ; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.

Voici le bois de sapins ; pareils à des spectres, ils étendent leurs bras appesantis chargés de nappes blanches ; le poids de la neige courbe les plus jeunes et les plus flexibles : on dirait une suite d’arceaux d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la terreur.

Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent inextricablement leurs branches lamentables ; à peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne.

Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier Odin le gigantesque ; nul obstacle ne l’arrête ; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette d’étincelles aussitôt éteintes.

« Allons, Mopse, courage ! tu n’as plus à traverser que la petite plaine et le bois de bouleaux ; une jolie main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à pleine mesure. »

Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux ! toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère : on dirait une immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec tous ses stalactites ; les ramifications et les fleurs bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et plus variés.

« Seigneur Oluf, que vous avez tardé ! j’avais peur que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon ? Aviez-vous donc peur de passer tout seul par la forêt ?

— De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme ? dit Oluf très surpris à la jeune châtelaine.

— Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède ; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je n’écouterai jamais vos propos d’amour ; je ne puis être la femme de deux hommes à la fois. »

Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de Brenda ; il s’en alla fort mécontent et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le rencontrer.

Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du château à tourelles en forme de poivrière : les amoureux ne se rebutent pas aisément.

Tout en cheminant il se disait : « Brenda sans doute est folle ; et que veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge ? »

La tempête était des plus violentes ; la neige tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. À leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.

Fenris et Murg s’arrêtent subitement : leurs naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude ; ils subodorent la présence d’un ennemi. — Ce n’est point un loup ni un renard ; un loup et un renard ne seraient qu’une bouchée pour ces braves chiens.

Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.

Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du même blason ; seulement il portait sur son casque une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il fallait que l’un des deux chevaliers reculât.

« Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage ; on m’attend, il faut que j’arrive.

— Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés, » répondit Oluf en portant la main sur la garde de son épée.

L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles pétillantes ; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail ; ils s’agitaient avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus leurs têtes ; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un hurlement.

Les gouttes de sang, suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.

Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu ; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait : il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse n’était pas faussée à l’endroit du cœur : sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.

Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de son adversaire. — Ô terreur ! que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s’était battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge ; le spectre jeta un grand cri et disparut.

La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son chemin ; en revenant le soir à son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le cœur d’Oluf, cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée : il n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu.

En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de réconciliation céleste. — Le vieux Lodbrog en sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau ; car, à vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait réfléchir. — L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne de l’œil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge : l’homme a terrassé l’incube.

Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir d’influence.

Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte ; et vous qui avez le malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.

Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norwège, c’est un cygne ; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.

Théophile Gautier

mardi 4 novembre 2008

Un schéma narratif très détaillé

Etape --- Parcours du héros ---- Etats


Première = Le monde ordinaire = Présentation des personnages, du décor…


Deuxième = Appel de l’aventure (événement de perturbation) = Message, messager, rêve, fantasme, affiche, rencontre, manque…


Troisième = Refus/acceptation de l’appel
(suspense) = Retarder ou accélérer le déroulement de l’histoire


Quatrième = Rencontre avec le Mentor = Un adjuvant : motiver, conseiller


Cinquième = Passage du premier seuil (péripétie1) = Première réaction du héros


Sixième = Tests, alliés et ennemis
(péripétie 2) = Deuxième réaction du héros


Septième = L’approche du cœur de la caverne
(péripétie 3) = Troisième réaction du héros


Huitième = L’épreuve suprême (crise centrale)
(péripétie 4) = Quatrième réaction du héros


Neuvième = La récompense
(dénouement) = Posséder une épée magique, s’emparer de la bague…


Dixième = Le chemin de retour
(situation finale a) = Décision : retourner ou pas


Onzième = La résurrection
(situation finale b) = Se faire un autre statut


Douzième = Le retour avec l’élixir (dénouement)
(situation finale c) = Apporter le salut au village, à la famille
Etapes du voyage d’un héros

jeudi 30 octobre 2008

La structure d’un texte argumentatif

I. Le thème : c'est le sujet à défendre ou à réfuter

II. La thèse : c'est la position à prendre
- pour/contre
- explicite /implicite

III. Arguments : ce sont les opérations :
- démontrer (faits logiques ou réels)
- convaincre (arguments rationnels)
- persuader (arguments affectifs ou sentimentaux)

IV. Exemples :L’illustration :

V. Attitude : Le rapport de l’émetteur à son énoncé et à son énonciataire :
- modalisation(énoncés)
- modalité (énonciation)

VI. Les connecteurs logiques : Les termes qui assurent la cohérence et la cohésion du texte :
- Les conjonctions de coordination : mais où et donc or ni car
- Les subordonnants :
1. La cause :
2. la conséquence :
3. L’opposition :
...

VII. Le raisonnement :L’organisation :
-modèle :
1. dialectique
2. syllogistique

- forme :
1. inductif
2. déductif
3. oppositif

- genre :
1. plaidoyer (= défense)
2. ironie (= critique)
3. controverse (= débat)

VIII. La visée : Le but de l’argumentation (= stratégie)

mercredi 16 juillet 2008

Lecture méthodique d’un poème: « L’Albatros »


 Rappel succinct de la lecture méthodique
 La phase pré-pédagogique
 La phase pédagogique
 La phase post-pédagogique
 Un supplément
L’Albatros
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Charles BAUDELAIRE, Les fleurs du mal, Editions , , p.



I. La lecture méthodique :
La lecture méthodique comme le soulignent les spécialistes de la didactique a pour objectif initial de déterminer la perspective d’étude de texte, dans le cadre d’un groupement de textes (thématique, problématique ou historique), d’une étude d’une œuvre intégrale ou d’un extrait, comme c’est le cas de notre essai, représentant d’un genre, d’un type ou des procédés d’écriture.

Ainsi, toute lecture méthodique devrait être élaborée en fonction de quelques objectifs spécifiques qui orientent des hypothèses de lecture.

Faisant référence à des savoirs littéraires et linguistiques, et à ceux qui sont empruntés aux sciences humaines, cette méthode n’exclut nullement la connaissance du sujet apprenant et, ma foi, celle du sujet liseur.

De ce fait, cette approche permet d’actualiser tous les différents outils d’analyse susceptibles de construire « du » sens. Elle concerne donc les points suivants :

A. La structure : d’une part, on appelle structure d’un texte la disposition typographique (découpage en paragraphes pour un texte en prose ; en strophes ou en groupements de vers pour un poème) ; d’autre part, les différentes unités syntaxiques et sémantiques. Il peut y avoir concordance ou discordance entre ces deux structures.

B. Enonciation et point de vue :
a. La voix (qui parle ?) :
 Rechercher les marques du narrateur : pronoms personnels, adjectifs, possessifs…
 Distinguer :
• Narration à la première personne (auteur = narrateur = personnage principal dans le cas du récit autobiographique ou narrateur = personnage principal dans le cas d’un roman à la première personne…)
• Narration à la troisième personne (narrateur est différent du personnage ( ?))
• Narration la deuxième personne (cf. le texte de Abdel Kébir KHATIBI, Amour Bilingue)


b. Le point de vue (qui voit ?) :
 Déterminer le type de focalisation (interne, externe, zéro) en repérant les sujets des vers de perception…)

C. Indices d’énonciation :
 Etudier le vocabulaire (valorisant/dévalorisant), les connotations, les modalisateurs, les repères de temps et de l’espace
 Etudier les repères spatiaux en corrélation avec l’examen du point de vue et des champs lexicaux
 Etudier les repères temporels à partir des temps verbaux et de la valeur aspectuelle (singulatif, itératif, répétitif,…) et des autres indications rapportées par les adverbes, les substantifs ou les pronoms.
D. Les champs lexicaux :
 Rechercher les principaux champs lexicaux en étudiant leur contribution dans le texte et leur corrélation

E. Les figures de style :
 Etudier les figures de style dominantes dans le texte :
• Figures d’analogie et de substitution : comparaison, métaphore, métonymie, allégorie
• Figures d’atténuation, d’insistance : euphémisme, litote, hyperbole, anaphore, antiphrase
• Figures d’opposition : antithèse, oxymore, chiasme

F. Syntaxe :
 Type de phrases : simples ou complexes, nominales ou verbales
 Dominante : parataxe, hypotaxe…
 Structure : enchâssement des subordonnées
 Effets de rupture : anacoluthe

G. Ponctuation :
 Fréquence, effets de rhétorique et expressifs




H. Rythme :
Il se fonde sur la succession des accents toniques placés dans la langue française sur la dernière syllabe ou d’un groupe de mots formant une unité grammaticale :
 Texte en prose : présence de rythme binaire ou ternaire, croissant ou décroissant
 Texte versifié : mètres, accents, coupes, enjambements et rejets…
 Sonorités : assonances, allitération, rimes, paronomases…

I. Tons et registres :
 Identifier la dominante tonale du texte : comique, tragique, pathétique, lyrique, épique…

J. Proposition des axes de lecture :
Le repérage progressif des procédés d’écriture, à l’aide des outils d’analyse précédents, permet d’élaborer diverses hypothèses d’interprétation qu’il convient de faire converger au terme des parcours de texte. On choisira et ordonnera les procédés dominats qui semblent les plus adéquats pour formuler une, deux ou trois pistes de lecture de texte.
Deux modes d’organisation du plan de lecture méthodique sont envisageables :
 Un plan qui présente les hypothèses de lecture en s’appuyant sur la structure du passage
 Un plan synthétique regroupant les hypothèses de lecture en divers centres d’intérêt
Le choix du plan est déterminé par la structure et le type du texte ; ainsi sera-t-il plus judicieux, par exemple, de construire la lecture méthodique d’un texte argumentatif en se fondant sur son organisation logique.

K. Méthode d’introduction et de conclusion :
 L’introduction : en fonction de l’objectif, l’introduction veillera d’abord à situer le texte dans la fonction la perspective de l’œuvre intégrale ou bien dans la problématique du groupement de textes, ou encore, dans le contexte de l’histoire littéraire. Puis, elle caractérisera le passage proposé avant d’annoncer le plan de la lecture méthodique
 La conclusion : elle sert à rappeler évidemment les différents axes de la problématique, à mettre en relief les solutions apportés à celle-là et à ouvrir le travail sur un débat d’ordre didactique, littéraire, esthétique, philosophique…etc.


II. La phase pré-pédagogique :

A. Quelques notions utiles : la séquence prend en compte paramètres suivants :
 Le niveau : cette lecture est destinée aux élèves de la deuxième année secondaire, du cycle qualifiant
 Les pré-acquis : les élèves sont censé êtres initiés à la notion du genre (roman, drame, poésie…) et à quelques procédés de l’écriture (mètre, rime, vers…)
 Les pré-requis : il s’agit d’un savoir utile pour la réalisation de la séquence et l’atteinte des objectifs :
• Les figures de style d’analogie, de substitution et d’opposition
• Le symbole…

 Les objectifs : il s’agit de
• Consolider les acquis d’une méthode appelée méthodique
• Lire et interpréter un texte poétique en donnant aux effets prosodiques toute leur importance
• Connaître un poème (ou une écriture) symbolique

B. Questionnaire qui accompagne le poème (à lire hors classe) :
 Précisez le genre du texte et justifiez votre réponse
 Déterminez les termes suivants :
 Albatros (en en cherchant une image illustrative (photographie))
 Symbole

 Situez le poème dans son contexte (auteur, siècle, recueil, débat…)








III. La phase pédagogique :
Il s’agit de recueillir les éléments de réponse :
A. Le genre :
C’est un poème constitué de strophes (quatre quatrains), de vers (seize), de rime croisées (ABAB) et des figures de style (comparaison, opposition,…)

B. Le titre :
C’est un nom commun, comptable. Altération du mot »Alcatraz », qui signifie « pélican », albatros »), Le Petit Robert présente cet oiseau ainsi : « Probablement d’une langue indigène d’Amérique, le grand des oiseaux de mer, palmipède au plumage blanc et gris, au bec crochu, vivant souvent en vastes colonies »(1).
Au golf, le terme désigne, selon le dictionnaire Universalis, le « fait de réussir un trou en trois sous le car » (2).

D. L’image illustrative :
Pourquoi une telle illustration ?
L’expérience professionnelle (et personnelle) nous a montré que l’illustration de certains concepts, thèmes ou idées est d’une très grande utilité. Car l’absence du référent chez l’apprenant peut représenter un obstacle dans l’action d’eseignement-apprentissage. C’est le cas d’un poème de Francis Ponge dans lequel il décrit un appareil téléphonique, par comparaison implicite à un homard (3). Et l’inexistence d’untel crustacé, qui n’est pas fort familier à la plupart des élèves, a transformé l’un de nos cours en un discours de sourds-muets.
A bon entendeur !


D. Le contexte :
Extrait d’un recueil de poèmes intitulé, Les Fleurs du mal (1857) de Charles BAUDEALAIRE, et composé probablement lors d’un voyage de 1841-1842, « L’Albatros » est la deuxième pièce poétique de la section « Spleen et Idéal », s’insérant entre « Bénédiction » et « Elévation ».
Au départ, le poème n’avait que trois strophes (1, 2,3). Et c’est à la demande de Charles ASSELINEAU, ami de Charles BAUDELAIRE, que celui-ci a introduit une quatrième strophe ( la troisième du poème), pour insister sur la « gaucherie » de l’oiseau.
« L’Albatros » est aussi un poème qui a connu certains remaniements, qui se résument ainsi :
La substitution de « indolents » à « curieux » (v.3)
La substitution d’un point exclamatif à un simple point (v.12)




E. Caractérisation et problématisation :

Le poème en question est caractérisé par l’emploi d’une figure de style qui le domine, à savoir la métaphore – dite filée – en ce qu’elle parcourt presque tout le texte. Ainsi serait-il plus judicieux de s’interroger en vue de savoir selon quelle stratégie « poétique » Charles BAUDELAIRE développe, par l’assimilation du poète à ce vaste oiseau des mers, le thème de cet être maudit ou de cette « dérision », d’après le texte de « Bénédiction ».
Pour ce faire, il est possible de dégager trois grands axes de lecture, qui se présentent comme suit :

 La symbolique de l’albatros
 Un tableau vivant
 Une technique de dramatisation


F. Lecture et développement des axes :

a) La symbolique de l’albatros :

La symbolique baudelairienne est soulignée dans « L’Albatros » au moyen des figures d’analogie, comme la comparaison, et d’opposition tels le chiasme et l’antithèse :

1) La comparaison (comme première entré) :

Pour illustre cette première entrée, il faut relire le vers 13.
« Le poëte est semblable au prince des nuées »
Ce vers réunit tous les constituants de la comparaison, comme :

 Le comparé : « le poëte », la lettre majuscule lui attribue une valeur de « générique », et en quelque sorte, le met en relief (modalisation). Aussi, parle tréma sur le « e » à la place de l’accent aigu, BAUDELAIRE souligne-t-il le sens étymologique du mot, à savoir « créateur » inspiré par les muses.
 Le comparant : « princes des nuées », c’est une périphrase qui ne désigne que l’albatros, valorisé à travers une qualité princière et un lieu d’élévation ( nuées où le poète-oiseau nage et se purifie). Que l’on apprécie en jouissant de ces quatre vers :

« Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor… »
« Elévation »

 Le moyen (outil) de la comparaison : « est semblable à », c’est une expression verbale - (verbe copulatif + adjectif attribut du sujet + préposition (transitive) -, qui évoque l’idée de la ressemblance ou le rapprochement de deux créatures (Homme, oiseau).
 L’idée commune : c’est à ce propos que l’in peut s’interroger sur ce qui est partagé entre les deux genres humain et bestial. Cela nous amène à relire toute la pièce pour brosser un éventuel portrait du poète-oiseau, lequel portrait est fondé sur l’antithèse.


2) L’antithèse (comme deuxième entré) :
Le portrait de l’albatros-poète est essentiellement organisé au moyen d’une figure stylistique d’opposition, à savoir l’antithèse, soutenue par d’autres figures du parallélisme eu du chiasme, dont témoignent les vers suivants :

« Que ces rois de l’azur, // maladroits et honteux » (v.6)

« Ce voyageur ailé, //comme il est gauche et veule » (v.9)

« Lui, naguère si beau, //qu’il est comique et laid » (v.10)

« Ses ailes de géant, // l’empêchent de marcher » (v. 16)

A cet équilibre rythmique (6//6), souligné par des accents épiques portant sur la césure, dernière syllabe de chaque hémistiche (moitié d’un vers alexandrin) et la ponctuation qui se traduit dans la virgule, s’ajoute la figure chiasmatique (croisement de deux termes) pour mettre en relief deux qualités opposées (beauté et laideur), et ce verticalement et horizontalement, dans le vers 9 et dix :

« Ce voyageur ai-lé (= est laid)… il est (= i+ laid)…
Si beau… il est … et laid »

Il faudrait rappeler que la laideur se laisse sentir par le biais d’un procédé rhétorique, qui s’exprime dans la récurrence de certaine allitération (répétition de certaines consonnes initiales, ou, par extension, intérieures, dans des mots rapprochés), telle la sonorité « L ».

La rime (disposition de sons identiques à la finale des mots placés à la fin de deux unités rythmiques), est, à son tour, mise au service de cet effet, comme en témoignent, entre autres, les vers 5-7 et 13-15 :

« Planches »/ « blanches »
« Nuées »/ « Huées »

« Blanches » est un adjectif qui qualifie « ailes », lesquelles rejoignent à leur tour les « nuées » (un idéal pour l’oiseau-poète) ; alors que « planches » est un nom qui fait référence au « sol » qu’on relève au vers 15. Ces planches sont, à vrai dire, le symbole d’une réalité prosaïque, du spleen, de « miasmes morbides » et de « malédiction », traduite par les huées (cris de dérision, de réprobation).

A la suite de ces deux entrées, il est loisible de relever et classer tous les mots qui rendent compte des deux univers antithétiques du spleen et l’idéal, du haut et du bas (indices répétitifs chez Baudelaire).







3) Champ lexical du haut et du bas (troisième entrée) :

UNIVERS HAUT
BAS
CARACERISTIQUES
Maladroits et honteux
Laissent piteusement...comme des avirons
Comme il est veule et gauche
Comique et laid
Agace son bec avec un brûle-gueule
Mime en boitant
Infirme
Exilé sur le sol L’empêchent de marcher
DEVALORISATION
CHUTE, SPLEEN
 Vastes oiseaux des mers
 Voyageur ailé
 Si beau
 Volait
 Prince des nuées
 Hante la tempête
 Se rit de l’archer
 Ailes de géants
 Grandes ailes blanches  Maladroits et honteux
 Laissent piteusement...comme des avirons
 Comme il est veule et gauche
 Comique et laid
 Agace son bec avec un brûle-gueule
 Mime en boitant
 Infirme
 Exilé sur le sol
 L’empêchent de marcher
MODES DE CARACATERISATION VALORISATION
SYMBOLES IDEEAL, ELEVATION




4) L’allusion « personnifiante » (quatrième entrée) :

L’assimilation du poète à l’albatros semble être déjà dégagée du type de lexique auquel recourt Baudelaire, et lequel contiendrait des sèmes des sujets humains. Pour nous en convaincre, nous relevons à ce propos les catégories suivantes :

o Noms : roi, prince, compagnons, voyageur…
o Adjectifs : beau, laid, gauche, veule, exilé, infirme…
o Adverbes : piteusement
o Verbes : suivent, laissent traînent…

3) Champ lexical du haut et du bas (troisième entrée) :

UNIVERS HAUT BAS
CARACERISTIQUES  Vastes oiseaux des mers
 Rois de l’azur
 Voyageur ailé
 Si beau
 Volait
 Prince des nuées
 Hante la tempête
 Se rit de l’archer
 Ailes de géants
 Grandes ailes blanches  Maladroits et honteux
 Laissent piteusement...comme des avirons
 Comme il est veule et gauche
 Comique et laid
 Agace son bec avec un brûle-gueule
 Mime en boitant
 Infirme
 Exilé sur le sol
 L’empêchent de marcher
MODES DE CARACATERISATION VALORISATION DEVALORISATION
SYMBOLES IDEEAL, ELEVATION CHUTE, SPLEEN


b) Un tableau vivant (deuxième axe) :
A lire le poème de « L’Albatros » avec attention, le lecteur si averti ne peut qu’être sidéré par l’emploi de certains procédés rhétoriques, qui participent à rendre visible la scène, décrivant l’activité des albatros sur le navire, à côté des hommes d’équipage. Aussi, Baudelaire s’ingénie à dépeindre un tableau qu’il donnerait surtout à voir. Cette actualisation est prise en charge par une figure de stylistique que l’on appelle l’hypotypose, qui « consiste à décrire une scène de manière si vive, si énergique et si bien observée qu’elle s’offre avec la présence, le relief et les couleurs de la réalité » (4). Cette figure de style permet la mise en place du fantasme baudelairien et l’ostentation des choses sous les yeux du lecteur. D’où un « éclat de désir ». Plusieurs procédés sont mis en œuvre pour cet effet, et peuvent êtres classés ainsi :

1) Les déictiques :
i. Verbaux :
 L’itération : la valeur itérative est exprimée par trois temps verbaux de l’indicatif, et renforcée par l’emploi de l’adverbe « souvent » (v.1) :
o Présent : prennent, suivent, laissent (vv. 1 et 2)
o Passé composé : ont-ils déposé (v.5)
o Participez présent : glissant (v.4), employé pour une raison métrique à la place d’une relative « qui glisse », et surtout pour éviter la répétition – semble-t-il ! - du pronom relatif. A cette itération s’ajoute une durée que marquent les formes verbales « glissent » et suivent »

 La description : elle s’exprime dans trois éléments :

o Présent : est (vv. 9 et 10), agace v.11) et mime (v.12)
o Gérondif : en boitant (v.12)
o Imparfait : volait (v.12)

 L’atemporalité : certains verbes présentent des procès dont les limites ne sont point déterminées et attribuent à l’oiseau-poète des qualités permanentes (pour toujours ou pour une durée indéterminée) comme c’est le cas du présent dans « est » (v.13), « hante » (v.14), « se rit de » (v.14) et de « empêchent » (v. 16).





ii. Démonstratifs :

Comme leur nom l’indique, certains démonstratifs servent à désigner une réalité visible au destinataire, ou participent parfois à la rendre ainsi, comme dans les exemples suivants :
« Ces rois de l’azur » (v.6)
« Ce voyageur » (v.9)

iii. Personnels :

C’est l’emploi de quelques pronoms, qui soutiennent la dimension référentielle du thème (au sens grammatical). Ce sont tantôt des sujets tantôt des compléments :
o Sujets : « il » (vv. 9,10) ; « lui » (v.10) mis en relief grâce à un accent lyrique)
o Compléments : « l » (v.16), l’albatros est réduit à une simple créature passive par l’allusion à une sorte de réification de chute) ; « les » (v.5)

iv. Possessifs :
o « Leurs grandes ailes » (v.7)
o « Son bec » (v.11)
o « Ses ailes » (v.16)

v. Le pluriel à effet de réel : il se répartit en trois catégories, selon qu’il exprime :
o La quantité :
• « des albatros » (v.2) (Indéfinie)
• « vastes oiseaux des mers » (v.2)( qui exprime une immensité des mers et l’ampleur des oiseaux ; contamination oblige !)
• « rois de l’azur » (v.6) (élévation)

o L’indétermination :
 Définie :
- l(e), comme dans « l’azur » (v.6) ; « le poète » (v.13) ; « l’archer » (v.14) et « le sol » (v. 15)
- la : « la tempête » (v.16)
- les : « les hommes d’équipage » (vv. 1, 4,5). A ce propos, il faut souligner le complément du nom qui renforce davantage cette détermination en question.

 Indéfinie :
- « des » (vv. 2 ; 8 ; 13)


2) L’accumulation des adjectifs :
Baudelaire recourt également à l’emploi des différents types d’adjectif en vue de donner à scène une dimension concrète :

i. Qualificatifs :

• Coordonnés : ce sont des adjectifs non-classifiants, à travers lesquels le poète exprime une sorte de distanciation ( désapprobation) par rapport à la situation dans laquelle se trouve l’albatros sur le sol, parmi les hommes :
o « maladroits et honteux » (v.6)
o « gauche et veule » (v.9)
o Comique et laid » (v.10)


• Antéposés : ce sont des adjectifs classifiant ; il sont marqués subjectivement et positivement (valorisation). Ils désignent la « la manière d’être la chose » et non « la manière d’être DE la chose ». Ainsi la chose et la qualité sont-elles qu’une.
o « indolents compagnons » (v.3) (entendez indolemment, c’est-à-dire paresseusement et mollement)
o « vastes oiseaux » (v.2) (vastement, rare, s’il vous plaît !)


• Postposés : c’est un adjectif qui apporte sa propre valeur de qualification, en ce que l’albatros est à la fois « voyageur « et « ailé », comme dans le segment « voyageur ailé » (v.2). les deux classes sont, de ce fait réunies mais restent autonomes.

• Antéposés et Postposés :
o « grandes ailes blanches » (v.7) : il s’agit d’une mise en relief des ailes par l’encadrement d’un adjectif, qui désigne l’immensité et d’un autre de nature (couleur), qui souligne une redondance par rapport aux ailes de l’albatros. Cela relève d’une esthétique de style en voie de disparition.


• Attribut du sujet :
o « Est semblable » (v.13)

• Epithète détachée :
o « beau » (v.10)
o « exilé » (v.15) : séparés du nom par une pause importante (cf. les virgules dans ces vers, ces deux adjectifs sont mobiles dans les phrases et évoquent une propriété transitoire, concédée tantôt par un adverbe « naguère » (v.10) tantôt par un verbe « empêchent » (v.16)



3) Lexique des couleurs et du bruit :
Citons à cet égard certains mots qui donnent de l’accent et participent à rendre la scène si vive et émouvante :
• Couleur : « blanche », « azur », « mers », « nuées »
• Bruit : « glissant », « tempête », « huées »

4) Quelques figures de style :
• La comparaison : « comme des avirons » (v.8) ; « le poète est semblable au prince des nuées » » (v.9) ;
• cf. les autres figures de style traitées dans cet essai (antithèse, chiasme, métaphore…etc.)

5) La modalité énonciative :
• Assertive : ce type de modalité domine la pièce, parce qu’elle a une fonction principalement informative (descriptive), en témoigne le type des phrases
• Exclamative : cependant, dans la troisième strophe, le poète laisse deviner davantage ses sentiments face à l’état de l’albatros, pris au piège de la réalité prosaïque. Cette envolée trop lyrique s’explique par le fait que cet oiseau est l’alter ego du poète. Bref, il en est le symbole (objet ou fait qui a une fonction analogique et évocatrice). Les outils exclamatifs sont « comme », « que » et le point « ! ». (cf. la distanciation citée ci-dessous).

6) Jeu de sonorités :
Le jeu des sonorités se traduit dans l’emploi de l’allitération (répétition des consonnes initiales ou intérieures dans une suite de mots rapprochés). Pour s’en convaincre, il est possible d’interroger, entre autres, les consonnes suivantes /S/, /L/ et /V/ :
• Les consonnes /S/ et /V/ mettent l’accent, dans la première strophe, sur l’atmosphère marine, par l’évocation du vent /V/ et du souffle /S/


« Sou-vent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui sui-vent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers. »


Cette atmosphère est soutenue par d’autres termes destinés à l’oreille, comme « vent » dans « souvent », ou à l’œil, dans « suivent », et pat des sons complémentaires, qui lui attribuent une qualité dure et insupportable, en témoignent les /G/ et /K/.


• La consonne /L/ : elle participe également à cette visualisation synthétique de la scène, puisqu’elle évoque un élément aquatique, à savoir l’eau ou la mer, comme dans les mots suivants : « les hommes », « albatros », « indolents », « le navire », « glissant », « les gouffres, « les ont-ils », « les planches », « l’azur », « maladroits », « laissent », « leurs », « ailes blanches », « ailé », « il est », « veule », « lui », « laid », « l’un », « brûle-gueule »,« l’autre », « l’infirme », « volait », « le poëte », « semblable », « la tempête », « l’archer », « exilé », « sol », »milieu », « ailes », « l’empêchent ».

• La consonne /V/ : avec la voyelle /A/, elle constitue, dans le segment « vastes oiseaux », une syllabe, qui ment en scène la « vastitude » : que de plaisir !






7) Jeu des rimes :

Rimes Effets de sens
1) Equipage/voyage




2) Amers/mers



3) Planches/blanches






4) Laid/volait



5) Honteux/eux



6) Nuées/huées




7) Archer/marcher
 Appartenant au même champ sémantique, les deux termes soulignent l’idée du déplacement et du mouvement, renforcée par les rejets externes (entre les vers 1/2/3/4)

 Rapprochement d’un nom et d’un adjectif : la mer est décrite comme un lieu profond (gouffres) et insupportable moralement !

 Nom et adjectif : ils se trouvent en rapport d’opposition, en ce que le premier rejoint une réalité concrète et prosaïque (le bas), et que l’autre désigne une notion presque abstraite : l’aile est un ensemble de plumes (instruments pour écrire), qui font référence à la création.

 Adjectif et verbe : ce rapprochement désigne la laideur de l’oiseau qui essaye de voler maladroitement : un comportement désapprouvé.

 Adjectif/pronom : c’est un rapport de cause et de conséquence de deux mondes : celui de l’albatros (poëte) et celui des hommes.

 Nom/nom : comme dans la rime précédente, il s’agit d’une opposition de deux univers : l’un silencieux, vaste, de « pure et divine liqueur » ; l’autre, grouillant et gênant.

 Nom/verbe : tout se passe comme si l’archer devenait une pointe dressée sur l’oiseau-poëte : obstacle et gêne.


7) Jeu des rimes :

Rimes Effets de sens
1) Equipage/voyage

2) Amers/mers

3) Planches/blanches

4) Laid/volait


5) Honteux/eux

6) Nuées/huées




7) Archer/marcher
 Appartenant au même champ sémantique, les deux termes soulignent l’idée du déplacement et du mouvement, renforcée par les rejets externes (entre les vers 1/2/3/4)

 Rapprochement d’un nom et d’un adjectif : la mer est décrite comme un lieu profond (gouffres) et insupportable moralement !

 Nom et adjectif : ils se trouvent en rapport d’opposition, en ce que le premier rejoint une réalité concrète et prosaïque (le bas), et que l’autre désigne une notion presque abstraite : l’aile est un ensemble de plumes (instruments pour écrire), qui font référence à la création.

 Adjectif et verbe : ce rapprochement désigne la laideur de l’oiseau qui essaye de voler maladroitement : un comportement désapprouvé.

 Adjectif/pronom : c’est un rapport de cause et de conséquence de deux mondes : celui de l’albatros (poëte) et celui des hommes.

 Nom/nom : comme dans la rime précédente, il s’agit d’une opposition de deux univers : l’un silencieux, vaste, de « pure et divine liqueur » ; l’autre, grouillant et gênant.

 Nom/verbe : tout se passe comme si l’archer devenait une pointe dressée sur l’oiseau-poëte : obstacle et gêne.

8) Le blason :

Pour finir, cette deuxième partie, il serait bon de rappeler que Charles BAUDELAIRE s’est servi également d’un procédé, appelé le blason, en ce sens que le poète décrit les qualités de l’albatros, de manière détaillée et sur le mode de la satire, mais à travers certains détails ou certaines parties du corps :

 Aile : « leurs ailes » (v.7), « ailé » (v.9), « volait » (v.12) (description d’une action), « ses ailes » (v.16)
 Bec : « son bec » (v.11) (cf. également le mot composé : « brûle-gueule » (v.)
 Pattes : cf. « boitant » (v.12), « infirme » (v.12), et « marcher » (v.14).
Ainsi, toute la description est construite selon une visée déterminée à savoir apparenter la scène en question à un tableau pictural que le langage prend en charge. Par là, Baudelaire « accomplit la définition que Platon donne de l’artiste, faiseur au troisième degré, qui est, puisqu’il imite ce est déjà une simulation d’essence ».
Or, ce tableau que Baudelaire nous donne à voir acquiert toutes les caractéristiques du genre dramatique.


c) Une technique de dramatisation :
Partant, il découle de ce souci de visualisation un effet de dramatisation ou de théâtralisation. Baudelaire apporte à la scène de l’albatros une touche dramatique à travers la mise en place du son, de la couleur et d’autres éléments, tels que :
i. Les actants :
• Le genre : humain (hommes), oiseau (albatros), objet (navire)
• Le nombre : le pluriel donne un effet de pléthore et de profusion (les, des…)
• La caractérisation (cf. ci-dessus)
• Actions :
▲ Le navire : « glissant » (= mouvement continu sur un espace lisse qui est la mer)
▲ Les hommes : « s’amuser » (caractère léger) ; « prennent » (acte grave) ; « ont-ils déposé » (mettre sur les planches = mettre sur (en) scène).
▲ Les albatros : « suivent » (= fascination, ensorcellement) ; « laissent …eux » (= mollesse) ; « agace » (gêne et violence à portée masochiste) ; « mime » (théâtralisation) ; « boitant » ( portée comique et tragique) ; « volait » (volonté de libération et d’élévation) ; « hante » (règne comme maître, domination de la violence cosmique (tempête)) ; « se rit de » ( indifférence à tout danger que peuvent représenter les arcs, car il se trouve hors d’atteinte).


ii. Le cadre : à cet égard, on peut distinguer deux éléments, à savoir :

• Le temps : c’est un temps dilaté, à la limité du temps mythique, en témoigne le traitement particulier des temps verbaux. C’est un hors-temps.
• L’espace : encore une fois, il s’agit d’un espace particulier, puisque la scène se déroule un navire, un lieu « comprimé », en mouvement, et qui échappe à toute détermination. A l’instar de la mer, qui se définit ici comme un mi-lieu, le navire est un espace intermédiaire entre le ciel (nuées, l’azur) et la terre (le sol).


iii. Le lexique : nombreux sont les mots qui font référence au théâtre dont, « s’amuser », « comique », « mime », « huées », « se rit de », « rois », « prince ».

iv. La tonalité tragi-comique : à côté de facture comique, il est possible de noter une touche tragique.

 Le ton tragique :
 « prennent » (v.2) : les albatros sont ici assimilés à des personnages tragiques, car ils sont victimes de centaines créatures divines, qui prennent plaisir à jouer de leur destin, en vue de s’amuser, telles des marionnettes.
 « Indolents, maladroits, honteux » (sentiment de péché !), ; « gauche », boitant, infirme, empêchent de marcher…) : ils expriment l’idée de la chute, du malheur au sens étymologique (cf. piteusement, qui, par le sens et le son « pit- », fait allusion à une notion récurrente dans le genre tragique, à savoir la « Pitié ». le paroxysme du malheur se traduit bel et bien dans « l’exil »
 « rois », « prince » : ils se référent à un registre noble, propre à la tragédie grecque et classique : Oedipe-roi de Sophocle, entre autres.

 Le ton comique : ce comique est présent à travers un renversement de situation, c’est-à-dire la description dévalorisante du comportement des « albatros-rois-poëtes ». en effet, ceux-ci ne sont là que pour amuser les hommes. Rappelons, à ce propos, les termes qui évoquent cette situation comique : « pour s’amuser », « comique », « maladroits », « gauche », « veule », « laid », et « mime ». ce lexique nous donne une image clownesque du personnage de l’oiseau.


d) Pour conclure :

En guise de conclusion, il est à affirmer que la pièce poétique de « l’Albatros » met en en œuvre une écriture protéiforme, car elle permet la coexistence et l’interférence de différents genres artistiques, à savoir la poésie, la peintre et le théâtre, et de divers tons, qui s’expriment dans le comique, le satirique et le tragique.

Partant, par le traitement si singulier du thème de la condition du poète, Charles BAUDELAIRE attribue à l’acte d’écrire son sens plein. Loin d’être intransitive, l’écriture est une création, telle est conçue par Aristote qui parle de « poësis », dont témoigne l’emploi du vocable « Poëte » (v.13), où la majuscule « P » et le tréma » (¨) sont plus qu’un clin d’œil.

En somme, c’est cette interférence des formes artistiques, à notre humble avis, qui a rendu malencontreuse l’approche du poème en question.

Et par cet essai si modeste, nous espérons participer à l’éclaircissement d’un texte – qui reste ouvert – à l’aide d’une approche qui n’est que la lecture méthodique.

IV. Phase post-pédagogique :
Puisque la lecture méthodique est un exercice, qui a le privilège de préparer l’apprenant ç d’autres activités, comme le commentaire composé et le groupement de textes, il est souhaitable de prévoir un groupement de textes romanesques, qui mettent en scène des personnages, à l’image de l’albatros, victimes de leurs imaginations.

La proposition peut concerner :

1) La première section de la nouvelle de Guy de MAUPASSANT : La parure.
2) Un extrait de Madame Bovary, de Gustave FLAUBERT
3) Un extrait de Don Quichotte, de SERVANTES.



Bouchta FARQZAID



Marges :

1) Robert, Le petit Robert, Paris, Edition, 2005, p. 45
2) Encyclopeadia Universalis,
3) Manuel scolaire de la première année, section Lettres, année
4) Fontanier,



Bibliographie :

1. Corpus :
• Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Edition 10/18
• Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Paris, Ed. Livre de Poche, 1969

2. Dictionnaires :
• Paul Robert, Le Petit Robert, Paris, 2005
• Le dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, Jupiter, 1982

3. Didactique :

• Anne Armant et autres, La séquence didactique en français, collection Didactiques, CRPD-Midi Pyrénées, 1992


4. Grammaire :
• Delphine Denis et Anne Sancier-Château, Grammaire du français, Paris, Col. Le livre de Poche, librairie générale Française, 1994

5. Métrique :

• Jean Mazaleyrat, Eléments de métrique, Paris col. Armand Colin, 1974

6. Stylistique :

• Jean Mazaleyrat et George Moliné, Vocabulaire de stylistique, Paris, PUF, 1989
• Fontanier, Les Figures de style,


F.

mardi 17 juillet 2007

2. Oeuvres inscrites au programme du français pour l'année 2007/2008

1. Tronc Commun:
a)Nouvelle
- réaliste :"Aux champs"; "La Ficelle" Guy de Maupassant (au choix)
- fantastique: "Le Chevalier double" de Théophile Guatier; "lvénus d'Ille" de Prosper Mérimée ( au choix)
b)Théâtre:
- comédie classique: "Le Bourgeois gentilhomme" de Molière


2. Première année:
a) Roman marocain d'expression française:
- La boîte à merveilles d'Ahmed Sefroui
b) Théâtre:
- "Antigone" de Jean Anouilh
c) Roman français:
- "La Planète des singes" de Pierre Boulle
- "Dernier jour d'un condamné " de Victor Hugo

3. Deuxième année:
a) Roman marocain d'expression française:
- "Il était une fois un couple heureux" de Mohamed Khairredine
b) Roman français:
- "Le Père Goriot" de Honoré de Balzac
c) Conte philosophique:
- "Candide" de Voltaire

dimanche 15 juillet 2007

1. Etude du prologue de La Civilisation, ma Mère...!



  1. Didactique

    Initiation au commentaire composé


    Le prologue de
    La Civilisation, ma Mère !...
    De Driss Chraïbi
    Editions Denoël, 1972












    « Et il fut dit : « Ô terre absorbe ton eau ! Et toi ciel, cesse [de pleuvoir] ! » L’eau baissa, l’ordre fut exécuté, et l’arche s’installa sur le Jûdi (1), et il fut dit : « que disparaissent les gens pervers »
    Sourate, Hûd, verset 44.



    1. nom d’une montagne





    Initiation au commentaire composé



    Le prologue de
    La Civilisation, ma Mère !...
    De Driss Chraïbi
    Editions Denoël, 1972



    Le prologue :

    « Voilà le paradis où je vivais autrefois : mer et montagne. Il y a de cela toute une vie. Avant la science, avant la civilisation et la conscience. Et peut-être y retournerai-je pour mourir en paix, un jour…
    Voilà le paradis où nous vivions autrefois : arbre de roc, la montagne plongeant abruptes ses racines dans les entrailles de la mer. La terre entière, humanité comprise, prenant source de vie dans l’eau. L’Océan montant à l’assaut du ciel le long de la falaise et, jusqu’aux cimes, le long des cèdres hérissés.
    Un cheval blanc court et s’ébroue sur la plage. Mon cheval. Deux mouettes s’enlacent dans le ciel. Une vague vient du fond du passé et, lente, dandinante, puissante, déferle. Explose et fait exploser les souvenirs comme autant de bulles d’écume.
    Souffrance et amertume d’avoir tant lutté pour presque rien : pour être et pour avoir, faire et parfaire une existence – tout, oui, tout est annihilé par la voix de la mer. Seule subsiste la gigantesque mélancolie de l’autrefois, quant tout était à recommencer, tout à espérer. Naissance à soi et au monde.
    Une autre vague vient par-dessus la première et fulgure. Etincelle e ruisselle d’une vie nouvelle. Sans nombre, débordant par-delà le rives du temps, de l’éternité à l’éternité d’autres naissent et meurent, se couvrant et se renouvellent, ajoutant leur à la vie. D’aussi loi qu’on les entende, toutes ont la même voix,, répètent le même mot : paix, paix, paix… »


    Driss Chraïbi, La Civilisation ma Mère !...
    pp. 15-16


    Initiation au commentaire composé
    Prologue de La Civilisation, ma Mère !.... de Driss Chraïbi


    0. Introduction :
    La présence de ce texte d’ouverture dont l’accès semble difficile pose problème tant au niveau de sa structure interne qu’au niveau de son rapport à l’argument général du roman. C’est pourquoi, il nous a semblé bon d’en proposer une approche stylistique en vue d’en évaluer et l’écriture et la fonction.
    Ainsi, et contrairement au corps du roman dont la dominante est narrative, ce prologue est caractérisé plutôt par une écriture baroque (style particulier, exubérant, parfois outrancier, qui s’est développé du XVIème au XVIIIème siècle) où le mélange des genres et des topoï est évident. Celle-ci permet à l’instance énonciative (pour ne pas parler du narrateur) en effet de mettre en scène une conception cosmique dont l’imaginaire arabo-musulman est fortement déterminant.
    Nous proposons pour ce faire trois grands axes fédérateurs qui sont :
    - Une écriture modalisée
    - Une écriture lyrique
    - Une écriture symbolique


    I. Une écriture modalisée:
    Le texte en question est modalisé à l’aide des marques d’énonciation discursive qui soulignent l’implication de l’instance énonciative dans le texte. Ce sont les déictiques :

    A/ Personnels :
    - « je » (L.1-4) : marque de la subjectivité, du moi
    - « nous » (L. 6) qui marque le passage de l’individu au collectif (= famille, peuple)
    - « on » (L.30) : une généralisation qui implique probablement le lecteur

    B/ Possessif : « mon cheval » (L.14) : il renforce le « je » en lui faisant référence.

    C/ Temporels :
    Nous assistons à une dilatation de la temporalité dans le texte. En effet, c’est un temps mythique (sacré) qui est mis en scène et pris en charge par :
    a) un présent omnitemporel : qui est apte à évoquer un procès dont le point de départ dans le passé n’est pas précisé, non plus que la borne finale (vers l’avenir) :
    Exemple : il y a (L.2) ; court + s’ébroue (L.13) ; vient + déferle (L.15) ; fulgure (L.25) ; étincelle + ruisselle (L.26) ; naissent (L.28) ; meurent (L.29) ; entende (L.30) ; ont + répètent (L.31)




    b) un imparfait :
    Cette dimension mythique du temps est stigmatisée également par un imperfectif, forme homologue du présent, dont le procès est vu de l’intérieur :
    Ex : vivais (L.1) ; vivions (L.6) ; était (L.22)
    Par,
    c) un adverbe « autrefois » : propre au conte et au mythe, et dont la portée à la fois fictive et surnaturelle est soulignée par d’autres syntagmes comme « du fond du passé » (L.15), « d’aussi loin » (L.30), « il y a de cela une vie » (L.2), c’est-à-dire un temps « avant la science, avant la civilisation et la conscience » (L.2-3) : c’est un temps pur de « paix » (L.4-32) et de « nature » dont le contraire est bel et bien « la civilisation » ou bien « la culture ».
    Et par,
    d) un futur : qui a la même valeur, en ce qu’il est modalisé et par l’adverbe « peut-être » qui inscrit le procès sous le signe de la probabilité, et par le syntagme nominal « un jour » qui lui confère un flou ou une imprécision.

    D/ Spatiaux :
    L’espace est cela même qui dit l’absence du temps, en ce qu’il se constitue comme un lieu de « l’éternité » (L.28), et se situe « par delà les rives du temps » (L.27). C’est une nostalgie du « paradis » (L.1 ; 6)



    II. Une écriture lyrique :
    C’est une écriture d’inspiration poétique essentiellement fondée sur l’exaltation des sentiments de l’instance énonciative (= auteur ?) à l’égard d’un temps-lieu euphorique, malgré une notation parfois dysphorique qui en reste. Cette nostalgie du paradis perdu passe par un souci de visualisation d’un univers de régénérescence et de renouvellement incessant, c’est-à-dire de vie-mort. Cette vision vivement adamique est rendue d’abord par une rhétorique ad hoc.

    A/ Des figures de style :

    a) La répétition : elle a pour rôle de mettre en relief des éléments cosmiques et attribuent au texte une scansion du verset :
    Exemple : « paradis » (L1-6) ; « cheval » (L.13-14) ; « mer » (L.1-21) (cf. également ses dérivés impropres : « Océan » (L.10) ; « eau » (L.9) ; « tout » (L.20-22-23) ; « vague » (L.15-25-27) ; « bulles » (L.16) ; « écume » (L.16) ; « autrefois » (L.1-6-23) ; « éternité » (L.28) ; « vie » (L. 2-9-26-30) ( ou ses dérivés impropres : « nouvelle » (L.26) ; « se renouvellant » (L.29)) ; « même » (L.31) ; « paix » (L.4-30)
    b) La dialectique des « contraires » :
    L’antithèse apparente laisse deviner le travail si imaginaire de récriture que l’instance énonciative fait subir à cette figure stylistique. Loin de s’opposer, les éléments cosmiques du texte communiquent pour mettre en place une sorte de dialectique du dépassement (transcendance) avec conservation. C’est le cas par exemple de la dialectique de la vie et la mort dont les vagues sont bel et bien illustratives, et rappellent la conception sacré du coran : « Et Tu fais sortir le vivant du mort, et Tu fais sortir le du vivant » (1)

    1. Vie/mort

    Vie
    Mort
    . vie
    . vivais
    . vivions
    . vie nouvelle
    . naissent
    . à recommencer
    . existence
    . naissance à soi et au monde
    . se renouvellant
    . mourir
    . meurent
    . annihilé
    . explose®


    2. Haut/bas : « l’océan montant à l’assaut du ciel… » (L.10-11)


    Haut :
    Bas :

    . ciel
    . cimes
    . montagnes
    . cèdres hérissés

    . la mer
    . les entrailles de la mer





    3. Sentiments :

    Négativité
    Positivité
    . souffrance (L. 18)
    . amertume (L.18)
    .gigantesque mélancolie (L.211-21-22)
    . espoir (L.23)

    4. Eau/ Feu :

    Eau
    Feu
    . mer
    . Océan
    . vague
    . écume
    . bulles
    . ruisselle
    . explose®
    . étincelle
    . fulgure


    . fulgure


    5. Un lieu euphorique/ un lieu dysphorique :


    Lieu euphorique
    (voi-) Là
    Lieu dysphorique :
    (souf-) FRANCE
    . Paradis
    . Paix
    . Vie
    . Liberté (cheval)
    . Nature



    . Souffrance
    . Amertume
    …….

    . Civilisation
    . Science
    . Conscience


    . ËTRE

    . AVOIR
    . TOUT (L.20)
    . PRESQUE RIEN (L.19)
    (2)
    Il ya de rappeler que cette dialectique du feu et de l’eau es retrouve incluse dans la métaphore du « cheval », qui symboliquement relève à la des deux éléments (Pégase : cheval ailé qui, d’un coup de pied, fait naître la fontaine hippocrène, dont les eaux apportent de l’inspiration à tous ceux qui les boivent).


    c) La caractérisation :
    Grâce à ce procédé, la scène décrite se trouve animée et vivante. Elle s’appuie sur :

    1. Des adjectifs:
    - adjectif antéposé : « cèdres hérissés » (L.12) ; « cheval blanc » (L.13) ; « terre entière », « humanité comprise » (L.8) ; « vague lente, dandinante, puissante » (L. 15-16 : avec une accumulation)
    - adjectif antéposé : « la gigantesque mélancolie » (L.21-22) : (à valeur subjective) ; « abruptes ses racines » (L.7)
    - adjectif attribut : « tout est annihilé » (L.20)


    2. Des déterminants :

    · Définis: qui ont une valeur référentielle
    - « Le » (L.1-6-10-14-31…)
    - « La » (L.2-3-7-8-9-10-13-2128-..)
    - « Les » (8-16)

    · Indéfinis : ayant un valeur de spécification
    - « Un cheval »
    - « une vague »
    - « deux mouettes »

    3. Des subordonnées :
    - circonstancielles : « le paradis où je vivais autrefois » (L.) ; « le paradis où nous vivions autrefois » (L.6)
    - phrases à participe mais équivalentes aux relatives : « la montagne plongeant abruptes ses racines dans les entrailles de la mer» (L. 6) ; « la terre entière, humanité comprise, prenant source de vie dans l’eau » (L.8-9) ; « l’Océan montant à l’assaut du ciel » (L.10) :
    .La montagne plongeant (= qui plonge)
    . La terre prenant (= qui prend)
    . L’Océan montant (= qui monte)

    4 Des syntagmes verbaux :
    Ce sont les exemples suivants :
    - « Cheval court et s’ébroue »
    - « Deux mouettes s’enlacent »
    - « Une vague vient …déferle »
    - « Toutes [vagues] ont la même voix, répètent le même mot »

    5. Des syntagmes prépositionnels :
    - « Arbre de roc »
    - « Entrailles de la mer »
    - « L’assaut du ciel »
    - « Le long de la falaise »
    - « Mélancolie de l’autrefois »
    - « Tout à recommencer »
    - « Naissance à soi et au monde »
    - « Rives du temps »

    6. La comparaison :
    - « Explose et fait exploser les souvenirs comme des bulles d’écume »
    . Comparant : bulles d’écume
    . Comparé : souvenirs
    . Moyen de la comparaison : comme
    . Idée commune : explosion comme action subie



    7. La personnification de la Mer :
    C’est à travers les exemples suivants :
    - « Vague lente, dandinante, et puissante » (L.15-16)
    - « La voix de la mère » (L.21)
    - « D’autres vagues meurent et naissent… » (L.28-29)
    - « [Vagues] ont la même voix, répètent le même mot »» (L.31)
    - « paix, paix, paix » (L.32)


    B/Assonance et allitération :
    L’évocation de la mer est soulignée sue le plan phonique par la répétition à dessein, dans le texte, d’un certain nombre de consonnes (allitération) et de voyelles (assonance)
    1. un son liquide qui évoque l’eau / L / et qui est trop récurrent :
    Voilà ; le ; il ; cela ; la ; le ; plongeant ; ciel ; l’eau ; l’assaut ; l’Océan ; le long ; cheval ; blanc ; plage ; déferle ; s’enlacent ; lente ; explose® ; les ; bulles ; lutté ; annihilé ; mélancolie ; l’autrefois ; seule ; ruisselle ; nouvelle ; l’éternité ; renouvelant ; leur ; loin ;

    2. D’autres s’y ajoutent pour appuyer cette visualisation sonore comme les consonnes sifflantes : /v/, /f/, /s/ et le /z/ ans les mots suivants :
    - « voilà », « vague », « vient », « vivais », « vivions », « vie », « cheval », « civilisation », « rives », « nouvelle », « couvrant », « renouvellant », « voix »
    - « déferle », « falaise », « faire », « parfaire », « fond »
    - « puissante », « souvenirs », « passé », « souffrance » « civilisation », « science », « conscience », « racines », « assaut », « ciel », « cèdres », « s’ébroue », « s’enlacent », « subsiste », « presque », « existence », « seule », « gigantesque », « commencer », « espérer », « jusqu’au », « naissent », « par-dessus », « étincelle », « sans »
    - « civilisation », « subsiste », « explose® », « les entende »
    Comme nous avons souligné auparavant, ces sifflantes contribuent à l’évocation des bruits que produisent les vagues, et rendent, de ce fait, la scène vivante.

    D’autres sons /k/ sont fort significatifs, dans la mesure où ils évoquent la dureté (« abruptes » L.7) même de la scène et la puissance indomptable des forces cosmiques. Nous les trouvons dans les mots suivants :
    - « roc », « écume », « comme », « conscience », « commencer »
    - « vague », « gigantesque », « fulgure »


    C/ Lexique:
    a) de perception
    1. de vision :
    - voilà (= vois +là)

    2. d’audition :
    - vague
    - explose®
    - la voix de la mer
    - ont la même voix
    - répètent le même mot

    b) de mouvement :
    - montant
    - plongeant
    - prenant
    - court
    - s’ébroue
    - s’enlacent
    -vient
    - déferle
    - dandinante
    - débordant
    - explose et fait exploser (l’absence du sujet est une mise en valeur des propos)

    c) de couleur :
    - blanc : qui évoque, outre la pureté, l’idée de la lumière, et grâce à quoi le cheval rejoint symboliquement les mouettes (propriétaires de lumière)

    D/ Le rythme :
    a) symétrie : douze syllabes (alexandrin)
    - « Voi/là / le/ pa/ra/dis/ où /je /vi/vais/ autre/fois »
    - « Voi/là/ le/ pa/ra/dis/ où/ nous/ vi/vions/ autre/fois »
    b) rythme ternaire :
    - « vague lente, dandinante, puissante »






    III. Une écriture symbolique :
    Par le recours à quelques éléments fortement significatifs, le texte débouche sur la question de leur emploi symbolique. En effet, nous pouvons noter trois sortes de symboles cosmiques, à savoir la nature, le bestiaire et l’oiseau.




    A/ La Nature :
    Celle-ci peut être répartie en d’autres éléments constitutifs qui sont la mer, la terre, le ciel et l’arbre.
    a .La mer :
    Il faut rappeler que l’eau est décrite dans le texte coranique comme cela qui est à l’origine de la vie. A ce propos, Dieu dit : « De l’eau, nous avons crée toute chose vivante » (Le Coran ). C’est cette même conception que nous retrouvons dans ce prologue de La civilisation, ma Mère !.... C’est aux lignes 6-8 que nous apprenons que tout ce qui est sur terre prend source dans l’eau : « arbre de roc, montagnes prenant abruptes ses racines dans les racines de la mer », ou encore que « la terre entière, humanité comprise, prenant source de vie dans l’eau » (L.8-9) (1). C’est ainsi que l’univers extérieur, dont l’ « arbre de roc » et les « cèdres hérissés », n’est en fin de compte qu’une continuité d’un élément vital : l’Eau.
    Aussi, elle est là pour mettre en relief cette dialectique de le vie de la mort, qui, loin de s’opposer, s’enracinent l’une dans l’autre, telles des vagues « sans nombre » qui « meurent et naissent, se couvrant et se renouvellant, ajoutant leur vie à la vie », « de l’éternité à l’éternité » (L. 27-30)
    A cette vision euphorique de la mer s’ajoute une note négative, en ce que cette même mer est élément destructeur, car elle « explose et fait exploser les souvenirs comme des bulles d’écume » (L.16-17). N’est-il pas dit encore une fois dans toutes les religions que la mer peut être aussi un moyen de châtiment divin, en témoigne le récit de Noé. La mer, via la vague, « puissante…déferle, fulgure »
    En outre, la mer est une anti-mémoire : elle « annihile tout ». Elle fonctionne comme une source, cette fois, d’amnésie : elle « explose et fait exploser les souvenirs comme des bulles d’écume » (L.16-17).
    Notons par ailleurs que c’est sur le terme de mer que se clôt le roman.





    b. Le ciel :
    Il est cela qui garantit la fécondité de la terre grâce aux pluies qu’il déverse, mais en même temps cette transcendance que nul ne peut atteindre. C’est pourquoi, « L’Océan [a beau monter] à l’assaut du ciel » (L.10). Trop élevé et saturé de sacralité, il stigmatise l’inaccessibilité et l’infini divin.
    Mais, contrairement à la mer, il est une puissance bienfaitrice, en ce qu’il occasionne l’accouplement des mouettes (= propriétaires de lumière) qui « s’enlacent », ou des âmes élues chez les Aztèques, qui croient aux treize cieux, dont celui des oiseaux (le quatrième). Cette dimension érotique est implicite à travers la communication du ciel et de la terre (montagnes, arbre, cèdres) par le biais de cet élément aquatique : l’eau qui est garante d’une circularité cosmique.
    Faut-il nous en souvenir que le ciel est également le symbole de la « conscience » (L.3) de l’instance énonciative (= Driss Chraïbi ??!!). Il est cela qui signifie l’absolu de ses aspirations, une plénitude de quête « pour être et pour avoir, faire et parfaire une existence » (L.19-20). Ce désir de perfection (= « parfaire ») de l’esprit n’était qu’une « lutte » vaine (« pour presque rien » L.9).




    B. Le Bestiaire :
    Dans certaines mythologies, il est dit que Dieu prit une poignée de vent, souffla là-dessus et en créa un cheval. Son dressage remonte à quatre millénaires avant Jésus Christ.
    a. Le cheval :
    Le texte de La Civilisation, ma Mère !... recourt à la figure du cheval pour souligner le caractère sauvage (= naturel) et libre, en ce que le premier narrateur souhaite que sa mère soit comme les chevaux libres : « je dis : pourquoi pas ma mère ? J’ai dit à haute voix, nuit après nuit, la tête dans mon oreiller : un jour les êtres humains aussi seront libres » (4).
    Chtonien (qui relève de la terre), le cheval entretient aussi une relation démiurgique avec l’eau dont témoigne Pégase. Il est donc le symbole de la vie, puisque dans l’Imaginaire cosmologique, il désigne « le sang qui court dans les veines » (« court », L.13).
    Sa caractérisation (« blanc ») fait de cet animal un signe de pureté (« pur sang ??»), et de silence de la terre avant toute naissance et tout commencement. Ainsi, outre sa dimension possessive, il devient comme un signe zodiacal de l’instance énonciative : « Mon cheval » (L.14)
    Solaire, le cheval est, d’autre part, un symbole de la « conscience » diurne (le blanc comme le contraire du noir ?) voire de la mémoire (« souvenirs ») menacée par la voix de la mer. Mer et Cheval sont donc en perpétuelle lutte pour que survive la mémoire du peuple, et soit conservée son IDENTITE.

    Ainsi, le Cheval-Mère est une Anti-Mer, ce qui revient à dire qu’Il est une MEMOIRE.

    b. Les deux mouettes :
    Elles symbolisent la vie et la liberté. Leur entrelacement fait penser à une euphorie érotique. De ce fait, elles rejoignent le cheval pour mettre en place une métaphore de la liberté à la fois chtonienne et céleste.



    IV. En guise de conclusion :
    Au de-là de son aspect discursif et lyrique, le prologue du roman La Civilisation, ma Mère !... met en scène une vision cosmologique où se tiraillent la vie et la mort, le passé et le présent, l’oubli et le souvenir, l’être et l’avoir que l’écriture possède le secret de transcender mais sans mélancolie. A travers des signes fort connotés et inaccessibles, le texte nous invite à lire une force créatrice de cet univers qui se montre à nous, sans être cependant perçue par la vue (5), et à prendre du plaisir à déchiffrer les signes du roman comme en témoignent les points de suspension à la dernière ligne : ( ... ).
    Cette ellipse, comme espace jouissif à remplir, est cela qui se lit dans le titre même La Civilisation, ma Mère !...
    Et la rupture n’est pas de mise !







    Notes :

    i. « Le Saint Coran » , Sourate « Al Immran », traduction en langue française du sens des versets, révisé et édité par La Présidence Générale des Directions des Recherches Scientifiques Islamiques, de l’Ifta, de la Prédication et de l’Orientation religieuse. Verset, 27 ; p. 53
    ii. Dans la deuxième partie du roman, intitulée « Avoir », Nagib écrit à son frère, qui est parti en France, en lui disant : « Alors, tu es à Paris ? Comme un oiseau tombé du nid », ch.1, partie II, p.103

    iii. Il faut rappeler que n’a aucune idée sur les animaux, les oiseaux et les arbres : « tu ne m’as parlé ni d’arbre ni d’oiseaux. Pas même d’un petit ruisseau », dit-elle à son mari, (L.72). Et paradoxalement, pour le Mère, l’arbre est un symbole de liberté : « Un être libre est un être immobile comme un arbre, ma foi oui…. » (L.74)
    iv. pp. 62-63
    v. Nous invitons le lecteur à relire le récit du prophète Moïse, du mont et du buisson ardent dans le texte coranique








    Bibliographie :

    i. Driss Chraïbi, La civilisation, ma Mère !..., éditions Denoël, 1972
    ii. Driss Chraïbi, Naissance à l’aube, Editions du Seuil, 1985
    iii. Le Saint Coran , Sourate « Al Immran », traduction en langue française du sens des versets, révisé et édité par La Présidence Générale des Directions des Recherches Scientifiques Islamiques, de l’Ifta, de la Prédication et de l’Orientation religieuse.
    iv. Moulim El Aroussi, Esthétique et art islamique, Arrabeta, 1996 (deuxième édition)
    v. DELPHINE DENIS ET ANNE SANCIER CHATEAU ? Grammaire du français, le Livre de Poche, Librairie Générale Française, 1994
    vi. Le Petit Robert, dictionnaire de la langue française, rédaction dirigée par A. Rey et J. Rey-Debove, 1992
    vii. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des Symboles : mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Edition revue et augmentée, Robert Laffont/Jupiter
    viii. Anne Herschberg Pierrot, Stylistique de la prose, Editions Belin, 1993






    Driss Chraïbi ?
    Un des grands écrivains marocains de langue française. Il fut révélé par Le Passé simple (1954) le roman qui a fait entrer la littérature marocaine dans la modernité.
    Parmi ses œuvres
    Le Passé simple (Gallimard, 1954) : Un jeune Marocain s’oppose violemment à son père ainsi qu’aux pesanteurs de la société marocaine et part étudier en France. Ce roman qui stigmatise le poids de l’islam et la condition faite aux femmes. Ce roman très critiqué à sa parution en 1954 par les intellectuels marocains, mais bien accueilli en France est devenu un classique de la littérature marocaine du XXe siècle.
    Les Boucs (Gallimard,1955) : Un roman qui évoque la destinée d’un jeune émigré algérien en France, mêlant le thème de la révolte contre le père, le déracinement et une critique de la société occidentale.
    L'Ane (1956).
    De tous les horizons (1958).
    La Foule (1961).
    Succession ouverte (Gallimard, 1962).
    Un Ami viendra vous voir (1967) Une réflexion sur l’amour et sur le couple.
    La Civilisation ma mère !... (Gallimard, 1972) : L’éveil à la conscience politique d’une femme marocaine vivant à la campagne.
    Mort au Canada (1975) : La vie passionnée d’un couple jusqu’à sa séparation violente.
    Une enquête au pays (1981 - Point Seuil, 1999) : La résistance de villageois berbères du Haut-Atlas face aux représentants de l’administration marocaine dans les années 1960. Deux pays et deux époques se confrontent.
    La Mère du printemps (1982 - Point seuil, 1995) : Une évocation romancée de la conquête du Maroc par des armées arabes à la fin du VIIe siècle.
    Naissance à l'aube (1986).
    L’homme du livre (1995).
    L’inspecteur Ali (Gallimard) : Un roman policier où se confronte l’Orient et l’Occident à travers des protagonistes marocains et écossais.
    L'inspecteur Ali à Trinity College (Denoël, 1995) : La mort suspecte d'une belle princesse marocaine, étudiante en Angleterre embarrasse Scotland Yard.
    L'inspecteur Ali et la CIA (Denoël, 1996) : La cinquième enquête de l’inspecteur Ali le même à une satire de la société américaine.
    Lu, vu, entendu (Denoël, 1998 - Gallimard Folio, 2001) : Une évocation du Maroc des années 1926 à 1947 à travers les yeux d’un adolescent qui découvre le monde, son Maroc natal, puis Paris où il poursuit ses études.
    Le monde à côté (Denoël, 2001 - LDP, 2003) : une autobiographie